Author: Alexandre Foulon/ http://www.sachaproject.net/?p=362

Interviews Rencontre avec Aly Sagne, chargé de programmes de l’ONG La Lumière dans une arrière salle de conférence d’un hôtel de Dakar le vendredi 6 février dernier. La Lumière, basée à Tambacounda, intervient dans le sud-est du Sénégal dans la zone de Kédougou, ville qui a été le théâtre d’affrontements entre jeunes et forces de l’ordre en décembre 2008. Aly Sagne revient sur le travail de son organisation ainsi que sur les questions d’exploitation minière dans une région appelée à devenir ces prochaines années la principale zone de production minière du Sénégal, pourvoyeuse de richesses nationales. L’opacité sur la gestion des revenus miniers est au centre des débats. – Quel est le travail de la Lumière ? La Lumière travaille pour l’avènement d’une exploitation minière durable, durable en matière d’exploitation, de droits humains des communautés affectées, durable également en termes de protection et de préservation de l’environnement et des écosystèmes.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment, Sabodala mais aussi ?

En réalité la problématique des industries extractives est très large. C’est une problématique transversale que l’on ne peut pas aborder sans parler des questions connexes. On ne peut pas parler de la question environnementale sans parler de la question sanitaire. Les activités minières polluent les nappes, les eaux de surface et les eaux souterraines, qui sont les principales sources de boisson des communautés. Donc ça a un impact sur la santé. Au moment où je vous parle la phase d’exploitation industrielle est en pleine expansion avec la compagnie minière MDL. Ce qui est grave à mon avis sur cette question c’est que l’autorité, en l’occurrence l’Etat, n’est pas très conscient des impacts négatifs que l’opération d’exploitation, sous forme de mine à ciel ouvert, va causer en termes d’impact sur l’environnement et par ricochet sur la santé des communautés. Il n’y a aucune anticipation pour faire en sorte que la compagnie promotrice prenne des mesures de mitigation, d’atténuation de ces impacts et que la société civile prenne en charge ces impacts en termes d’alerte et de veille pour que l’irréparable ne se produise pas.

– Pouvez-vous faire un rappel sur les négociations MDL / Etat ? Un historique ? [NB : MDL = Mineral Deposit Limited]

Au départ la question minière était « de valeur », seul l’Etat, au plus haut niveau –la présidence-, et les compagnies minières avaient droit à la parole. La première chose que la Lumière a faite c’est de casser cette situation, d’avoir un droit à la parole sur la thématique. C’était les années où il fallait prendre des risques. On l’a fait avec l’appui technique et financier d’Oxfam America qui n’est pas un partenaire de terrain. Cette phase a duré de 2003 à 2005. Le principal défi c’était de casser le monopole du débat minier. Ca a été fait avec l’appui des médias qui ont beaucoup contribué à décloisonner le débat. Une fois qu’on a eu droit à la parole on a tapé à la porte pour avoir accès à la salle des négociations. A partir de 2005 on a eu droit à un pas à l’intérieur de la salle. C’est là où le ministère a commencé à nous appeler, à nous envoyer des correspondances pour participer à certaines activités et se prononcer sur certaines questions, comme l’étude d’impact environnemental et social qui n’a pas été faite par la compagnie minière MDL avant l’obtention du permis et la convention, en violation du code de l’environnement et du code minier. L’Etat a commencé à nous consulter, on avait un pied dans la salle. On s’est battu pour que les principales questions sur lesquelles on travaillait aient un écho au plus haut niveau : l’Etat mais également la direction des compagnies minières qui sont dans la zone. Le principal défi est maintenant d’avoir une place autour de la table où se décident les choses. Le dernier challenge c’est d’amener l’Etat et les compagnies à prendre en compte les préoccupations légitimes des communautés minières affectées dans la prise de décision, dans la formulation des politiques minières. Dans cette histoire les compagnies sont très fortes et profitent de l’influence qu’elles ont sur nos états qui ne négocient pas bien, qui ne négocient pas en tenant compte des préoccupations des communautés affectées, des préoccupations nationales. C’est là où ça devient important de pousser l’Etat, de lui donner du courage pour toucher les questions de fond, pour que l’Etat puisse prendre ses responsabilités et améliorer ses forces dans la négociation des contrats miniers. C’est la seule manière de garantir à l’économie nationale de gagner davantage de façon juste et équitable des retombées mais également c’est la seul manière de garantir l’accès aux retombées des communautés hôtes, en l’occurrence des collectivités locales et les populations qui vivent de ces activités extractives. Il ne faut pas perdre de vue qu’à Kédougou toutes les familles vivent de l’exploitation minière. De la même façon que quand tu vas à Kayar au port de pêche, chacun se lève le matin pour aller pêcher, chaque matin, les femmes les enfants, vont dans les mines pour faire l’orpaillage traditionnel pour gagner leur vie. Et maintenant que les compagnies ont acquis ces droits de propriété sur ces terrains un problème de moyens de subsistance se pose. Il faut compenser et c’est dans les négociations que nos Etats doivent prendre en compte ces aspects là ! Nonobstant la question environnementale que le code a plus ou moins pris en charge. Mais c’est un problème d’application qui reste, pour que les compagnies prennent en charge les préoccupations environnementales. Le périmètre de Sabodala est contigu au parc national du Niokolo Koba qui est un patrimoine en péril. C’est le dernier retranchement de la forêt primaire au Sénégal. Il faut que l’Etat tienne compte des dangers que peut avoir une exploitation irresponsable sur ce capital naturel mondial.

Quelles relations La Lumière entretient-elle avec les collectivités locales ?

Nous sommes une force. Normalement si les collectivités étaient fortes, ce que nous faisons ce serait à elles de le faire. C’est à elles que cela incombe. Notre stratégie est basée sur le renforcement de capacités de ces collectivités locales pour qu’elles puissent prendre elles-mêmes en charge ce plaidoyer. Il arrivera un moment où ce ne sera plus à la Lumière de poser les problèmes, mais aux communautés. Et par l’intermédiaire de ces collectivités locales de défendre leurs droits, de poser les véritables problèmes. Et je crois que l’avenir est proche où les collectivités locales pourront valablement prendre en charge cela. Les collectivités locales sont les représentants légitimes depuis la décentralisation en 1996 pour formuler et mettre en œuvre les politiques de développement local. L’environnement est décentralisé mais les mines ne le sont pas. C’est important qu’elles soient proactives, surtout sur les questions environnementales parce que la durée de vie d’une mine est d’environ dix-quinze ans (cinq sept ans pour la phase d’exploitation même, ça dépend des gisements). A Sabodala ils ne feront pas 15 ans. Mais s’ils ne font pas attention, quand les compagnies auront plié bagage, c’est les collectivités qui paieront les pots cassés. La reconstitution des dégâts écologiques n’est techniquement et financièrement pas une entreprise facile.

– Vous avez mis en place des comités villageois de veille sur les activités des compagnies…

Ce sont des comités villageois de surveillance. Ils font partie de notre stratégie. Ce sont de structures de veille et d’alerte au niveau des communautés qui font l’interface entre les communautés affectés, l’Etat et les compagnies minières. D’office chaque chef de village de sa zone en est membre. Les leaders des groupements d’hommes, de femmes et de jeunes sont représentés. Nous les avons aidés principalement sur la législation et le contenu susceptible de les intéresser dans le code minier, les textes sur l’environnement et la décentralisation, histoire de les orienter sur une stratégie de lutte basée sur leurs droits. Une bonne maîtrise de ces sujets leur permet de prendre en charge et de documenter les questions soulevées par l’exploitation ainsi que d’assurer une médiation.

– Hormis MDL, suivez-vous le travail d’autres industries sur place? Je pense à Arcelor à Kédougou ?

Oui il y en a beaucoup sur place. MDL est la principale compagnie ayant un permis d’exploitation. Arcelor-Mittal a eu un permis pour l’exploitation du fer mais n’a pas commencé ses activités d’extraction contrairement à MDL pour l’or. Les autres, les canadiennes, les sud-africaines, -AngloGold, Rangold, CCIA, etc.- ont des permis de recherche. Mais en réalité le secteur est tellement maffieux qu’on ne peut pas tout savoir. Le doute plane sur certaines compagnies, taxées de faire de l‘exploitation déguisée avec la complicité des services de l’Etat.

– Cela explique-t-il les problèmes rencontrés par les médias, notamment les deux radios communautaires de la zone ?

Oui mais ce n’est pas récent, malgré l’aide à la vulgarisation apportée par les médias. La création des radios remonte tout au plus à 2007. Nous avions même conduit depuis 2004-2005 une étude de faisabilité pour la mise en place d’une radio communautaire à Sabodala. Et l’Etat a sciemment bloqué cela. On avait déjà payé pour l’étude de faisabilité, on avait introduit une demande d’obtention de fréquence, tout ça. Et l’Etat a bloqué…certainement pour des raisons de sécurité. Ils n’étaient pas du tout d’accord avec les activités de sensibilisation qu’on menait et ont peut-être pensé que la radio allait avoir un impact.

– Et aujourd’hui qu’en est-il pour les radios ? Est-ce possible d’y parler des activités des compagnies ?

Depuis les événements de Kédougou c’est difficile de parler de ça. Un animateur de radio a été condamné à 10 ans de prison. Nous avons cependant travaillé avec les correspondants régionaux. On les a appuyés et aidés pour monter un réseau de journalistes sur les industries extractives et les droits humains en 2006. Aujourd’hui ce réseau fait plus ou moins son travail. Mais à Kédougou le 23 décembre 2008 les jeunes, dirigés par quelques étudiants ont fait une marche qui a mal tourné, qui a été sauvagement réprimée par l’armée et la police. Il y a eu un mort, des blessés et beaucoup d’arrestations. Ils réclamaient principalement de l’emploi. Ce n’était pas méchant, c’était légitime je crois. Mais le fond du problème c’est l’opacité qui pèse sur la gestion du dossier minier. Parce que les étudiants avaient réussi à négocier une part des retombées de cette exploitation minière. Au moins un fonds social alimenté par les bénéfices de l’exploitation réglait les conditions d’hébergement à Dakar qui sont difficile pour les pauvres villageois qui viennent de Kédougou. Mais ils ont fait six mois sans que l’argent ne tombe ! Six mois d’arriérés de loyer alors que le fonds social est censé être alimenté. Ils ne comprenaient pas. Ils ont cherché à comprendre, n’ont pas eu de réponse et ont dit « on va marcher pour se faire entendre »…Aujourd’hui c’est le ministre des mines qui gère le fonds social, c’est lui l’ordonnateur principal du fonds social minier ! C’est du jamais vu ! Ca ne fait que renforcer nos doutes sur la gestion…