Source: http://www.popxibaar.com/LA-VERITE-SUR-L-EXPLOITATION-DES-PHOSPHATES-DE-MATAM-Environnement-degrade-sante-des-populations-menacee-absence-de_a8398.html

Samedi 10 Septembre 2011

Lové à Hamady Ounaré, à plus d’une soixantaine de kilomètres de Ourossogui, au terme d’une route latéritique et cahoteuse, le site qui abrite l’usine des phosphates de Matam baigne dans une ambiance de calme olympien que ne troublent que les rafales intermittentes du vent violent qui souffle dans le Nord du pays. Chaud, sec et soulevant à chaque coup une poussière jaunâtre qui ajoute au halo voilant les engins installés çà et là. Hormis cela et les 40° de chaleur, rien, en ce dimanche, n’indique de l’activité. À l’intérieur de la mine où des tranchées sont creusées un peu partout, pas âme qui vive. Sauf le gardien, qui sort des entrailles comme d’un diable de sa boîte. «Qui vous a dit de venir jusqu’ici ?», s’emporte-t-il en s’empressant de donner l’ordre de rebrousser chemin : «Il est formellement interdit de venir dans ce site et puis aujourd’hui c’est dimanche, personne ne travaille à l’usine». Cette unité industrielle qui avait été inaugurée en grande pompe par le chef de l’Etat avait suscité beaucoup d’espoir. Elle a réussi à sortir cette bourgade de l’anonymat et a contribué à relever le niveau de l’emploi, hors agriculture, dans la zone en la dotant d’une unité industrielle qui dans le cadre de son développement, projette de devenir une exploitation minière qui va structurer l’économie de cette zone Nord. Mais à mi chemin, quatre ans après, l’évaluation divise.

LA VERITE SUR L’EXPLOITATION DES PHOSPHATES DE MATAM : Environnement dégradé, santé des populations menacée, absence de sécurité des travailleurs
Quatre jeunes travailleurs de l’usine, habitant les villages environnants, donnent le ton et crient leur ras-le-bol, sans retenue. «Vous voyez comment notre environnement est dégradé, on creuse un peu partout sans remblai», lance, dépité, Abdoulaye Sarré. «Cette zone qui était réservée au pâturage est devenue maintenant sans utilité», renchérit son compagnon. Le coupable est tout désigné : La Serpem qui exploite la mine.
Son collègue Samba Dia renchérit : «Le produit est dangereux, j’en sais quelque chose parce que je travaille ici, parfois, il colle dans les narines et aussi ça fait mal aux yeux. Pis, on travaille sans masque, ni gants. Quand tu es malade personne ne te prend en charge». Amadou est plus radical : «tout est informel ici, j’ai travaillé à l’usine pendant huit mois, je n’ai pas de contrat, on te paie des miettes, sans traces. Je vous jure que ce que j’ai vécu là-bas, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme». Son collègue qui préfère garder l’anonymat, de peur d’être renvoyé de l’usine, témoigne : «Il y a un gars qui s’appelle Idrissa, il était malade à cause du produit, il est parti au dispensaire et on lui a dit que c’est à cause du produit et il a fini par abandonner».«Ce phosphate est naturel, il n’est pas toxique. C’est un produit 100% bio, il n’y a aucun élément chimique», clame le Dg de la Serpem

Le produit est-il toxique ? La direction de l’entreprise dément formellement et apporte des éclairages techniques. «C’est l’ignorance quand des gens posent des problèmes comme ça. Ce phosphate est un phosphate naturel, il n’est pas toxique. C’est un produit 100% bio, il n’y a aucun élément chimique qu’on ajoute dans ce produit, tout est bio, donc, quand les gens disent qu’il y a des produits toxiques, chimiques, vraiment je ne sais pas le qualifier», dit Eugénie Ngor Faye. Mais, estime le Dg, «il y a la poussière, c’est un phosphate qui est pulvérulent au sein de la mine» et pour la protection des travailleurs, «nous achetons tous les éléments nécessaires, chaussures de sécurité, gants et masque anti-poussière au sein de l’usine». Le docteur Ousseynou Sow, chef de Poste de santé de la commune, reste lui dubitatif. Il dit avoir constaté dans ses consultations de nouveaux types de maladies à savoir les Iras qui sont des maladies liées à l’infection respiratoire et les dermatoses qui sont les maladies de la peau, même s’il dit n’avoir pas encore fait le lien avec l’usine.
«Je ne peux pas écarter les phosphates, l’usine est presque dans le village, vous savez, là où il y a ces genres de produits, même avec la poussière véhiculée par le vent, c’est source d’affection. Je parle en connaissance de cause car je traite ici les Iras et les dermatoses qui occupent la place N°I sur la zone, le palu a fait un grand recul», explique le médecin selon qui «il faut protéger la zone car les conséquences de ces maladies sont énormes : il y a la toux, la tuberculose et beaucoup d’autres choses». Pour conforter sa thèse, il prend le contre-pied du Directeur de l’usine en déclarant : «J’ai constaté pour les gens qui travaillent là-bas, ils n’ont aucune protection. Ils vont là-bas sans masque, ce qui est très dangereux, cela a un lien direct avec certaines affections. Moi j’ai été un peu ébahi quand j’ai vu des gens travailler dans ces conditions. Et ce qui est plus grave, ni la population, ni les gens qui y travaillent ne sont conscients du danger».
Mais ce qui étonne le plus le médecin de Hamady Ounaré, c’est le fait, dit-il, que les autorités de l’usine n’ont contacté aucun poste de santé sur les trois qui existent dans la zone, ce qui à ses yeux est anormal. «Actuellement, les gens ne sentent pas encore le problème et pourtant, on a beaucoup d’Iras, il faut suivre nécessairement certaines personnes. Il y a même des rechutes et la principale cible, ce sont les enfants».

«Les Iras et les dermatoses ont envahi la zone», selon Dr Sow

Des propos en porte–à-faux avec ceux du Directeur général de l’usine. «Nous avons pris nos dispositions. Nous sommes à 1,5km normalement de là où il se trouve. Nous sommes loin de toute habitation et sommes sous hangar, il n’y a pas d’émission de poussière à l’extérieur. Maintenant, que le médecin dise qu’il a eu une recrudescence de maladies pulmonaires ou de maladies sexuellement transmissibles, je n’enlève pas à ce qu’il dit, je ne l’ai pas vérifié, mais je suis certain que ce n’est pas lié aux phosphates qui sont à deux ou cinq km de la zone. Et je vous vous dis que c’est un produit naturel qui entre dans l’alimentation du bétail», explique-t-il. M. Faye va même plus loin en indiquant : «Il y a même autre chose. Parce que quand une région minière se développe, il y a la promiscuité, il y a tout ce qu’on appelle les Mst et ça, c’est corollaire à tout développement minier et à toute activité industrielle, surtout dans le domaine des mines, ça nous le connaissons». Il rassure cependant : «Ceux qui travaillent au sein de l’usine sont pris en charge entièrement. Nous avons un médecin d’entreprise qui est à Matam, en cas de maladie, c’est lui qui intervient. Je prends aussi la charge au niveau de toute maladie, je paie l’intégralité de la facture pharmaceutique et quand quelqu’un est atteint de maladie ou quoi que ce soit, nous l’évacuons, nous le prenons totalement en charge et nous appuyons même sa famille».

Quand la mairie cherche désespérément des retombées

La mairie de Hamady Ounaré n’a pas encore bénéficié des retombées de ce don du ciel et pourtant, l’attente était très grande au début. Du moins, c’est l’avis du Secrétaire d’état-civil de la commune, Soyibou Diawara. «Depuis l’installation de l’usine, nous n’avons rien reçu et nous le réclamons de vive voix. C’est le cas aussi des villages environnants : Ndendory, Bossiabé, Wali Diara et Pollèle», dit-il.
Cette situation a aussi été dénoncée par les organisations de la Société civile de la région de Matam lors de leurs deux rencontres à Orkadiéré. Et le débat a tourné, selon Ousmane Ba, coordonnateur des acteurs non-étatiques, sur l’attitude de la société qui, «depuis son installation, a ignoré les collectivités locales». À ce propos, M. Ba s’est voulu on ne peut plus clair : «La grande question est que l’usine ne verse rien à la mairie. Pourtant, le Code minier est clair là-dessus. Il y a un fonds de péréquation qui est là et qui doit servir à redistribuer tout ce que la société mettra dans la cagnotte aux collectivités locales qui entourent la mine. Cela, nous le savons, nous avons même le décret avec nous».
En tout état de cause, le Secrétaire d’état-civil de la commune pense que cette situation doit être réglée, le plus rapidement possible, car «c’est une nécessité». Même s’il précise que la société se signale parfois par des interventions au plan social, il n’en juge pas moins que «c’est largement insuffisant». «Après l’interpellation du maire pour un appui concernant les problèmes d’assainissement, elle a fait un geste, mais il reste beaucoup, au regard de la complexité du problème. Je crois qu’ils devraient davantage aider la population», dit-il.
Mais ce qui lui donne de l’urticaire, c’est le fait que l’usine soit sous leurs yeux, que des camions viennent charger et repartir et qu’il leur est difficile de trouver de l’engrais. «L’année dernière, les responsables de l’usine ont donné trois sacs à chaque paysan et même là, il fallait qu’ils le réclament pour en avoir. Pour changer cette situation, nous avons créé un comité de suivi qui va se rapprocher des responsables de l’usine de phosphate et trouver des solutions».

La Serpem liste ses actions en faveur des populations

«Très étonné». Telle est la réaction du Dg de la Serpem devant certaines récriminations des autorités municipales. S’il souligne qu’«il n’y a pas de taxes» versées dans les caisses de la mairie, renseignant : «s’il y a des taxes, elles sont versées au Trésor d’après le Code minier», M. Faye ne se désole pas moins de la tournure des choses. «Pour la mairie, ils ont fait un témoignage et ils sont venus me voir personnellement, ils sont venus au nom du maire de Hamady Ounaré pour remercier la Serpem de toutes les actions que nous avons menées à Hamady Ounaré, c’est pourquoi je suis très étonné d’entendre qu’ils disent qu’ils sont mécontents de notre action là-bas», souligne M. Faye, selon qui «il y a toujours amalgame, il y a des gens qui sont derrière qui disent ce qu’ils pensent, qui disent qu’ils ne sont pas informés».
Il s’insurge aussi contre le fait qu’on nie les actions faites par l’usine à l’endroit des populations. «Nous appuyons les populations. L’année passée, nous avons distribué gratuitement du phosphate pour que les populations ne disent pas : ‘nous avalons la poussière, que c’est le bruit qui nous empêche de dormir’ ; et donc nous leur avons attribué des tonnages», dit-il. Et de soutenir : «Quand les populations ont des problèmes, par exemple les manifestations religieuses, elles nous sollicitent et nous les appuyons. On nettoie les zones, on les appuie en eau et parfois aussi on assiste de façon pécuniaire, selon les limites de nos moyens». La société a aussi «financé un immeuble pour les étudiants de Matam» qu’elle soutient «pour l’acquisition de carte de restauration et d’autres actions». «Les élèves et les enseignants nous sollicitent pour des appuis», ajoute M. Faye qui rappelle qu’«avant, il n’y avait aucune activité industrielle, aujourd’hui, il y a un démarrage, je crois qu’elles doivent s’approprier ce projet, c’est leur projet, c’est pour eux. On aurait pu faire l’usine de granulation à Dakar ou au port de Saint-Louis, on prend le phosphate, on l’emporte, on le granule ; on a dit non, il faut le mettre sur place pour qu’il y ait une activité pour la population. Ce n’est pas suffisant, je le reconnais, mais c’est déjà quelque chose là où il n’y avait rien avant».

Études environnementales : Quand la charrue est mise avant les boeufs

Y a-t-il violation du Code minier ? en tout cas, la question environnementale autour de l’usine de phosphate divise. Acteurs de développement et direction de l’entreprise ne parlent pas le même langage.
«La Serpem ne respecte pas le Code de l’environnement. On a saisi le service régional de Matam qui nous a fait comprendre que cette société tord la main aux textes», a estimé Ousmane Ba, président des acteurs non-étatiques. Sada Bocoum, coordonnateur local du Forum civil à Matam, explique, de son côté, qu’«il n’y avait pas d’études environnementales. Au départ, ils avaient dit que les études environnementales n’existaient même pas, ils ont démarré l’exploitation de ces phosphates sans ces études. Ce qui est en porte-à-faux avec le code minier. Car cette étude devrait se faire en amont».
Pour corroborer cela, Ousmane Ba rappelle : «au Salon international sur les mines en 2010 à Dakar, j’ai dénoncé ce fait selon lequel on est en train d’exploiter les phosphates de Matam sans étude environnementale. Tous ceux qui étaient là-bas étaient surpris de cette violation des règles. On a été reçus par la Direction des mines qui nous a promis que les études allaient être faites et que même le cabinet était prêt. Maintenant, l’étude d’impact environnemental et social a été réalisée avec un cabinet qui s’appelle Mintex. Ce qui reste, c’est la validation de l’étude avec les populations, parce que le rapport est fini, mais il se trouve entre leurs mains, les populations ne savent pas ce qui se trouve à l’intérieur, ce qui a été pris en charge».
Eugénie Ngor Faye n’est pas du même avis que les responsables des acteurs non-étatiques et du Forum civil local. Pour le Dg de la Serpem, «avant que vous n’ayez un titre minier d’exploitation comme une concession minière, il faut qu’il y ait une étude environnementale, une étude d’évaluation des lieux. Ceci a été fait et même pour Matam, là où il y a la petite mine, cette étude a été déjà faite». Se voulant plus explicite, il indique : «Il y avait une enquête qui a été faite à l’époque auprès des populations, comme ça se faisait avant, c’est le gouverneur même qui par arrêté a autorisé cette étude». Toujours, dans ses explications, il révèle : «C’est le ministère qui m’a donné un arrêté pour l’exploitation en petite mine, sinon personne ne peut extraire quoi que ce soit, aucune ressource minérale du sous-sol sénégalais sans aucune autorisation. Moi qui vous parle, je sais d’où est venue cette loi et d’où est venu ce décret qui dit qu’avant toute exploitation, il faut qu’il y ait une étude préalable de reconnaissance des lieux». Ne fallait-il pas dès lors, avant d’exploitation, mettre en place ce qu’il faut, pour protéger l’environnement et les populations ?Des bassins de rétention prévus dans les zones exploitées, selon la Serpem

En tout cas, des dégâts sur l’environnement sont également dénoncés. La Commune de Hamady Ounaré perd ses terres à cause de l’usine, sans contrepartie, si l’on se fie à Soyibou Diawara, le Secrétaire d’état-civil de la Commune parlant au nom du maire. «Il y a de grands trous béants qui sont creusés depuis des années. Est-ce qu’ils seront réhabilités comme avant, une fois l’exploitation terminée ? C’est ça mon inquiétude. Je crois aussi que ces gens, en coupant les arbres, devraient normalement procéder à un reboisement», renchérit Sada Bocoum, coordonnateur local du Forum civil à Matam.
Bémol du côté de la direction de l’usine, où le Directeur Eugénie Ngor Faye explique les mesures prises pour l’après exploitation. «Ce que nous avons fait, comme je vous l’ai dit, en 2008, nous avons voulu accompagner la Goana. En juillet, nous avons pris une société de la place, nous avons loué ses services ; en ce moment, on venait d’exister, nous avons extrait 20 000 tonnes. Mais la zone d’extraction de ces tonnes, nous l’avons complètement remblayée. Et ce que nous voulons créer, ce sont des bassins de rétention pour faire de la pisciculture et ça c’est quelque chose de très important», souligne M. Faye qui ajoute : «Pour vous dire que sur cet aspect, toutes les dispositions ont été prises, nous avons même fait du reboisement dans la zone qui était semi-aride».

EUGENE NGOR FAYE, DIRECTEUR GENERAL DE LA SERPEM : «Le plan social minier n’existe pas parce qu’on n’est pas en phase d’exploitation industrielle» «C’est par arrêté du ministre des Mines que nous avons extrait»

Des arguments, Eugène Ngor Faye, Directeur général de la Serpem, n’en manque pas pour battre en brèche toutes les accusations faites contre son usine de phosphate. Il parle d’«ignorance» quand les gens posent des problèmes comme la toxicité du phosphate qui est «naturel, 100% bio», le respect du Code minier, notamment en ses aspects environnementaux et sociaux. Cet ancien directeur des Mines qui dit avoir travaillé dans l’élaboration du Code minier se dit assez outillé pour ne pas le violer. Faisant la différence entre «petite mine» (état actuel de l’exploitation à Ndendory) et une grande mine (l’objectif industriel visé) qui doit faire l’objet d’un décret présidentiel et du respect préalable de toutes les dispositions du Code minier, M. Faye dit avoir satisfait aux conditions requises raison pour laquelle le ministère lui a délivré une autorisation d’exploiter.Monsieur le Directeur, l’exploitation du phosphate de Ndendory suscite maintenant beaucoup d’intérêt de la part des populations. Pouvez-vous nous en parler un peu ?
La Société d’étude et de réalisation des phosphates de Matam (Serpem) qui existe depuis 2007 a été créée sur instruction du président de la République, sur proposition du ministre chargé des Mines, à la période où j’étais le directeur des Mines et de la Géologie, de 2000 à 2005. J’ai quitté la Direction des mines et j’avais pour charge de porter sur les fonts baptismaux cette nouvelle société. Après sa création, j’ai ouvert ses bureaux depuis 2008.
Quant nous avons créé cette société, sa vocation était d’abord de réaliser toutes les études complémentaires, techniques et financières nécessaires pour le passage à l’exploitation industrielle du gisement de phosphate de Matam qui a été découvert depuis 1984. En 1988, au sein de la Direction où j’étais, en tant qu’ingénieur, nous avons, sur la base d’un reliquat d’un crédit Ida (c’est la Banque mondiale qui finançait le projet promotion des phosphates du Sénégal Promophost 2), extrait 200 tonnes pour des essais de pré-vulgarisation de ces phosphates en milieu paysan. Et quand nous avions fait cet essai, il a été conduit avec le ministère de l’Industrie et de l’Artisanat, le ministère du Développement rural et de l’Hydraulique, l’Isra et nous avons travaillé avec des sociétés de développement agricole telles que la Saed, la Sodagri et la Sodefitex. C’est un phosphate qui a été d’une haute qualité du point de vue solubilité formique et qui en fait un engrais naturel. Il a un taux de solubilité de 72,8% là où les phosphates naturels considérés comme engrais ont un taux de solubilité selon la norme européenne de 55%. Nous devons actualiser les anciennes études qui existaient, créer de nouvelles études complémentaires et chercher des partenaires stratégiques capables d’accompagner le développement industriel de ces gisements, ensuite passer à l’exploitation de cette mine.

Pourquoi cela n’a pas été fait avant ?
Tout cela a été fait depuis 1984, mais les études étaient obsolètes, elles ont été faites par Socomine et par le Brgm pour des objectifs différents par rapport à l’environnement économique international d’aujourd’hui.

Mais depuis que vous êtes là, est-ce qu’une étude a été réalisée ?
Je vais vous en parler, mais je vais présenter d’abord ce que nous avons fait. La Serpem a pris la charge de conduire toutes ses études. Nous avons réalisé avec le ministère des Mines l’étude de faisabilité du transport des phosphates de Matam, réalisée par un cabinet américain, le rapport a été rendu en décembre 2007. Nous avons aussi une nouvelle étude qui est arrivée à son terme, l’atelier de restitution s’est tenu fin juillet de cette année et le rapport est là. Il englobe tous les aspects que vous avez posés, parce que ce sont nos préoccupations. Avant que l’on ne passe à une quelconque exploitation, il faut qu’on respecte la loi sénégalaise d’abord, notamment le Code minier. Puisque que le Code actuel est un Code moderne sur lequel j’ai travaillé, parce que j’ai été directeur des Mines pendant cette période, c’est pourquoi j’ai dit que tous les aspects qui concernent les populations, les collectivités locales, c’est dans ce Code et nous allons les mettre en application.
Nous avons décidé en juillet 2008 d’extraire 20 000 tonnes de phosphates sur autorisation du ministre chargé des Mines. Nous les avons ensachés et mis à la disposition des paysans et le 1er août, le ministre chargé des Mines est venu inaugurer la première mine des phosphates de Matam. En 2009, puisque les résultats de l’étude que nous avions faite en 2008 montraient que le phosphate granulé est de loin préféré aux phosphates pulvérulents par les paysans, pour de multiples raisons comme le risque d’envol, le lessivage, ou les désagréments que ça peut créer. J’ai décidé avec mon staff, le président et le ministère, de créer une unité de granulation en 2009, inaugurée en janvier 2010 par le président de la République et nous continuons de produire un engrais granulé de qualité 100% bio. Et quand je dis cela, il n’y a pas de produit chimique dedans. Ce que les populations ne savent pas, le phosphate naturel est un élément qui rentre dans l’alimentation du bétail et la vie des plantes. C’est un phosphate directement assimilable par les plantes. Aujourd’hui, nous produisons du phosphate granulé, 20 000 à 25 000 tonnes, n’eussent été les multiples coupures d’électricité. On n’a pas pu atteindre les tonnages nominaux, mais nous avons pu produire le maximum qu’on a pu faire avec les moyens du bord dont nous disposons. Avant la fin de l’année, nous allons démarrer une unité de production qui aura une capacité de 160 000 tonnes par an. Ensuite on ne va pas se limiter à un phosphate qui a un élément P, mais nous allons produire un engrais composé qui sera complet, c’est du MPK, pour accompagner non seulement la Goana, mais l’agriculture, sénégalaise voire de la sous-région.

Le problème, n’est-ce pas qu’il fallait effectuer des études environnementales avant de procéder à l’exploitation ?
Nous avons voulu répondre de façon très rapide à un besoin qui était là et nous avons été autorisés par le ministre chargé des Mines. C’est par arrêté du ministre que nous avons extrait.

Mais est-ce que cela ne viole pas le Code minier qui oblige à des études préalables à toute exploitation ?
Non, parce que nous avions adressé déjà les correspondances nécessaires et une commission s’est tenue au niveau du ministère et nous avons respecté les prescriptions de cette réunion. Moi qui vous parle, je connais parfaitement ce que je dis, je ne peux pas être issu de la Direction des mines et violer le Code minier.

Ne fallait-il pas, avant d’exploiter, mettre en place ce qu’il faut pour protéger l’environnement et les populations ?
Non, je vous ai dit que ça a été fait, mais nous avons tenu une réunion au ministère pour parer à l’urgence.

Aviez-vous rempli les conditions du Code minier pour exploiter ?
Bien sûr, parce que j’ai mon autorisation.

Est ce que les populations sont informées de tout ça ?
Les populations, avant les événements qui ont eu lieu à Kédougou, m’ont convoqué, je les ai rencontré au Conseil rural de Orkadiéré, je leur ai rendu compte largement de nos préoccupations. De plus, nous avons pris la plateforme des acteurs non-étatiques. Ils ont en long et en large expliqué les orientations, les objectifs de la Serpem. Ensuite dans les réunions que nous avons tenues, nous avons invité un représentant de la région que ce soit de Matam ou de la localité la plus proche. Donc ce sont des aspects qui font que nous, nous voulons les impliquer dans ce que nous faisons. La petite mine que nous sommes en train d’exploiter ne doit pas occulter le grand projet que nous sommes en train de faire, parce que si ce n’était pas la Goana, on ne nous aurait pas encore connus à Matam. Parce que nous serions dans la phase d’étude, comme la société s’appelle, jusqu’à ce qu’on eut fini cette étude et trouvé des partenaires stratégiques capables de financer ce projet. Ensuite, on serait allé vers la grande exploitation industrielle, à l’image de toute exploitation minière. Le Code minier sera respecté, une convention minière sera respectée, un décret sera signé et ensuite ce qu’on appelle le plan social minier que je connais parfaitement.

Mais tout cela n’existe pas encore, je veux parler du plan social minier
Il n’existe pas parce qu’on n’est pas en phase d’exploitation industrielle. La phase d’exploitation industrielle implique beaucoup d’investissements : il y aura la grande mine, l’usine de transformation, le transport et le port de chargement. Il y aura également tous les aspects sociaux et environnementaux qui ont été pris en compte dans cette étude de faisabilité, de marché et environnementale. Ils ont été débattus de long en large, des enquêtes ont été menées dans la région.

Vous allez donc passer de la phase d’étude à l’exploitation ?
Non, c’est toujours différent. Ici ça sera une grande mine qui va faire l’extraction, le traitement et qui va commercialiser, voire exporter vers l’Europe. Ce dont je vous parle, c’est toujours dans le cadre de la petite mine qui est attribuée par arrêté ministériel, la grande mine, c’est un décret présidentiel, on n’en est pas encore là, mais les études préalables nécessaires à cela sont là en train de se préparer.

Alors parlons de la petite mine qui est en train d’être exploitée, qu’est-ce qui est prévu pour la population ? Est-ce qu’il y a une politique sociale ?
Pour le moment, la politique sociale a commencé par le fait simplement que l’on produise et que l’on mette à la disposition du monde paysan un engrais qui améliore le rendement de l’agriculture. C’est déjà quelque chose pour la population. Cette société, au stade où nous sommes, nous ne générons pas de bénéfice, Tout ce qui a été fait dessus, c’est pour pouvoir payer les salariés et les intrants et produire de l’engrais qui sera réservé pour le paysan.

Certains travailleurs que nous avons interrogés ont dit clairement que dans votre usine, il n’y a pas de protection, de sécurité, encore moins de contrats. Ils sont allés jusqu’à faire des grèves, expliquez-nous ce qui se passe réellement.
Ils ont fait deux grèves. Mais qui ? Ce sont des ouvriers, ils ne sont pas contractuels et nous sommes une société privée. Nous respectons le Code du travail et la législation interprofessionnelle du secteur des mines et des industries extractives. Eux, ils disent qu’ils ne veulent pas travailler parce qu’ils veulent un salaire fixe, basé sur quoi ? Quand on dit contrat, il y a des contractuels. Mais pour ce qui est de certains métiers spécifiques comme les conducteurs d’engins, nous avons fait l’enquête sur place, ceux qui ont soumissionné sont venus, c’est l’Inspection du travail et les Travaux publics qui sont venus faire l’examen. Donc c’est sur place qu’on a recruté, on n’a pas recruté à Dakar. Ensuite on aurait pu recruter les manoeuvres parce qu’une usine qui fonctionne a besoin des gens performants, mais nous avons privilégié la main-d’oeuvre locale pour en faire bénéficier le maximum de familles. Ce qui nous a empêchés de signer des contrats, on l’a fait de façon circulaire, on recrute pendant un certain temps, on prend un autre groupe pendant un autre temps pour pouvoir en faire bénéficier le maximum de populations. Ce sont ces gens-là qui disent qu’ils veulent être embauchés, mais qu’ils sachent que l’usine a une capacité réduite d’embauche, si on embauchait ces gens-là, une bonne partie n’irait pas à l’usine et l’on n’aurait plus de grève parce que ceux qui veulent la grève c’est ceux qui sont à l’extérieur, ceux qui sont à l’intérieur travaillent. Aujourd’hui, il y a 126 personnes qui travaillent à l’usine pour une enveloppe globale de plus de 10 millions qui rentre dans la zone.

Est ce que ces gens qui abattent ce travail sont formés ?
Nous ne les avons pas formés immédiatement, mais ceux qui travaillaient à l’usine initialement ont été formés. Vous savez, l’usine a été montée sur place et l’on a pris des Sénégalais qui ont participé au montage. Ceux qui travaillent à l’intérieur de l’usine ont été formés à l’intérieur, parce que vous ne pouvez pas venir travailler sans qu’on vous dise ce que vous avez à faire et comment le faire et dans les conditions d’hygiène et de sécurité. C’est une formation maison. Vous savez, il y a des ingénieurs de la maison qui sont beaucoup plus brillants que ceux qui ont des diplômes universitaires parce qu’ils connaissent par coeur le travail qu’on leur a demandé de faire à fond.

Qu’est-ce qui est fait sur le plan sanitaire pour la population ?
Sur le plan sanitaire, c’est la protection des travailleurs et au niveau de la mine, si quelqu’un est malade, on le prend en charge. Les populations ne sont pas concernées par cet aspect direct.

Donc pas une politique sanitaire pour elles ?
Cette politique, nous la nourrissons, je n’annonce pas parce qu’annoncer, c’est promettre, mais c’est dans nos dossiers. Maintenant, si les populations ont besoin de nous, elles nous sollicitent, on les appuie. Le seul aspect, c’est la communication. Nous avions mis un protocole pour sensibiliser, informer les populations, parce que là où nous sommes, en phase d’exploitation en petite mine, le plan social minier n’intervient pas. Mais nous nous sommes engagés à faire de notre mieux pour soutenir les populations. Le recrutement des jeunes, c’est notre préoccupation. Si on embauche plus qu’on ne peut, ça serait pléthorique, mais nous allons vers une croissance de la production, nous allons augmenter le personnel, nous allons recruter localement et en ce moment, on sera stable.

Est-ce que vous pensez ouvrir le capital au secteur privé ?
Quand l’étude sera terminée, nous allons chercher des partenaires stratégiques, qui peuvent être des Sénégalais. Et ce qui fait la fierté de ce projet, c’est un projet à 100% sénégalais ; la plupart des projets miniers que vous voyez au Sénégal et partout ailleurs, ce sont des capitaux étrangers et des sociétés étrangères.

Alors la société est-elle privée ou appartient-elle à l’Etat ?
Elle était d’abord une société à participation publique majoritaire, mais aujourd’hui, c’est une société à participation publique minoritaire. Quant nous passerons à la grande exploitation conformément au Code minier, l’Etat aura pour lui 10%. Mais, comme le président de la République avait voulu dans la loi portant Code minier que l’Etat négocie des actions pour lui et pour le secteur privé national, nous sommes allés au-delà de ça. Parce que ce que l’Etat a voulu, nous l’avons mené au sein de la Direction des mines et nous l’avons créée avec des partenaires sénégalais, cette société qui est une société anonyme où l’Etat détiendra les 10% conformément à la loi portant Code minier.

ALY SAGNE, EXPERT MINIER SUR LA VIOLATION DU CODE MINIER : «Ce qui s’est passé dans l’exploitation des phosphates de Matam est un fait coutumier dans le secteur»

Aly Sagne, expert minier qui mène une campagne sur la question environnementale en zone minière depuis 2004 et qui a eu à coordonner une étude sur le diagnostic de la réglementation minière du Sénégal en 2008, sur financement de l’Union européenne, n’a pas voulu rester indifférent à ce qui se passe dans l’exploitation des phosphates de Ndendory. «Je peux affirmer, d’après mon expérience dans le secteur, que ce qui s’est passé à Matam dans le cadre de la violation du Code minier, c’est-à-dire la précipitation à exploiter avant de procéder à des études environnementales, est un fait coutumier dans le secteur. L’Etat a procédé de la même manière pour l’exploitation de la mine d’or de Sabodala, en octroyant un titre minier d’exploitation à une compagnie australienne MDL sans étude d’impact préalable, sous prétexte que ‘le Président souhaitait qu’on aille vite’ en violation des Codes de l’environnement et des mines», défend l’expert. Mais, à l’en croire, «la loi ne connaît pas les urgences en matière d’impacts sur l’environnement et l’étude d’impact environnemental et social (Eies) est un processus qui ne saurait se limiter à une ou de simples réunions». C’est pourquoi, il pense qu’«en réalité, il a été tordu la main aux fonctionnaires des ministères des Mines et de l’Environnement. Car, au titre de l’article 48 du Code de l’environnement, la loi est claire : ‘tout projet de développement ou activité susceptible de porter atteinte à l’environnement, de même que les politiques, les plans, les programmes, les études régionales et sectorielles devront faire l’objet d’une évaluation environnementale’». Mieux, indique-t-il, «au titre de l’article 83 du Code minier, l’étude d’impact environnemental et social (Eies) est un élément du dossier de demande de titre minier… même pour une petite mine». L’article dit : «Tout demandeur de permis d’exploitation ou de concession minière ou d’autorisation d’exploitation de petite mine doit réaliser, à ses frais, une étude d’impact sur l’environnement, conformément au Code de l’environnement et aux décrets et arrêtés y afférents».
Et si l’Eies existe, comme l’a dit le Dg de la Serpem, l’expert trouve que «ce n’est pas normal que les populations n’en soient pas informées, car le Code minier prévoit une audience publique au cours de laquelle les communautés locales sont consultées, de même que les articles L52et L53 du Code de l’environnement». Donc, en réalité, indique-t-il, «c’est parce que l’Etat est juge et partie qu’il n’y a peut-être pas de clauses sociales dans l’arrêté. Cependant, même les règles élémentaires de responsabilité sociale des entreprises voudraient qu’une entreprise qui engendre des impacts négatifs s’engage socialement avec les populations affectées».
S’agissant de la mairie qui peine à bénéficier de retombées, il précise : «Là également, l’Etat traîne les pieds quant à l’application du décret 2009-1334 du 30 novembre 2009 organisant la gestion du Fonds de péréquation et d’appui aux collectivités locales. En effet, jusqu’à présent sa mise oeuvre n’est pas encore effective».
Dossier réalisé par Jacques Ngor SARR