L’obstacle des sites sacrés par Boubacar TAMBA | 15/05/2013 | 03H34 GMT

Source: http://www.sudonline.sn/lobstacle-des-sites-sacres_a_13789.html

La poursuite des opérations d’exploration de l’or dans le permis de Niakafiri, (site sur lequel est aujourd’hui érigé le village de Sabodala) détenu par la compagnie Teranga Gold Corporation, a du plomb dans l’aile. Les populations, après la visite des lieux par la commission tripartite de concertation, se sont fait une religion, «que la zone d’exclusion englobant leurs sites sacrés est très clairement défini», alors que du côté de la compagnie, il est difficilement admis l’idée de déterminer les réserves dans cette partie de leur concession sans empiéter dans cette zone.
Vendredi dernier, quand les deux autres parties de la commission tripartite de concertation instituée par le chef de l’exécutif régional de Kédougou arrivait sur les lieux, pratiquement le quart après onze heures avait sonné. Sur place à Sabodala, elles trouveront un village de Sabodala où pas un seul habitant n’a bougé, tous attendaient cette visite des lieux. Malgré les trois cérémonies de mariage dont celui d’un garçon du chef de village, l’on sentait une sorte d’électricité dans l’air. La preuve, c’est que d’entrée de jeu, le préfet de Saraya et le chef de village ont donné de la voix, le premier pour commencer la visite compte tenu de l’heure, le second pour attendre encore qu’un membre, non des moindres de la commission, l’imam du village arrive.

Puis cap sur le premier site sacré, marigot situé à un vol d’oiseau du village. Ici un débat sur l’itinéraire à prendre s’engage, mais et surtout, sur ce qu’il y avait à faire. Pour les représentants des communautés, il est très clairement établi qu’il fallait procéder uniquement à la reconnaissance des limites de la zone d’exclusion que la compagnie ne saurait empiéter, sous quelque prétexte que ce soit. Pour ceux de la compagnie et le chef du service régional des mines de Kédougou, l’objet de la mission était ni plus, ni moins, l’identification des sites sacrés, de façon à les éviter au cours de l’exploration qui s’annonce.

Le tour du village est fait, sous une chaleur d’étuve, avec par endroits des collines que tous sans exception ont arpentées. Le gouverneur adjoint en charge des affaires administratives a sué à grosses gouttes. Fort heureusement il y avait de l’eau dans l’une des voitures. Les populations ont montré tout ce qu’elles avaient de sacré dans cette zone, cinq cimetières, des puits et autres vallées, des arbres moult fois séculaires et pour tout l’or du monde, elles soutiennent ne point laisser quiconque les profaner.

Pas le même langage

Pour Sara Cissokho et l’ensemble des autres délégués des populations au sein de la commission tripartite, qui s’en félicitent d’ailleurs parce que pertinemment convaincus que les choses sont maintenant claires, le circuit qui venait d’être fait par les membres de la commission tripartite est bien défini et dedans, aucune entreprise minière ne saurait s’y aventurer. Or, pour la compagnie, il ne saurait être question de tracer quelque frontière que ce soit car, si l’on en croit le coordonnateur du département des relations communautaires de Sabodala Gold Operations, «Puisqu’il est question de quantifier les réserves de ce gisement, il est techniquement difficile de le faire sans empiéter dans cette zone d’exclusion dont parlent les communautés. Nous pouvons effectivement éviter les sites sacrés, les routes et les concessions. Pour ce faire, nous allons engager la discussion avec elles comme nous l’avons toujours fait afin de les rassurer que leur quiétude ne sera guère troublée. Nous sommes une entreprise suffisamment responsable pour chercher à créer des problèmes à des populations pour lesquelles nous ne voulons que du bien».

Moussa Cissokho et Yaya Dagnokho, deux jeunes du village, répliqueront en laissant entendre qu’«il ne saurait être question de négocier quoique ce soit dès l’instant que la ceinture est tracée». Issa Dabo  de Sgo ajoutera en insistant fortement sur le fait que pour l’heure, «il est seulement question d’exploration pour voir ce qu’il y a comme or, rien d’autre. Ceux qui parlent de déguerpissement semblent n’avoir rien compris à la chose». A sa suite, le chef du service régional des mines de Kédougou fera un bref aperçu historique de ces opérations d’exploration. «Ce gisement de Niakafiri dont il est question présentement a été mis en évidence depuis 1987 lors d’une campagne d’exploration de la société minière de Sabodala. En 1991-92, la société minière est revenue pour continuer cette exploration en faisant des sondages. Par la suite, vers les années 2005-2006, lors d’une étude de faisabilité, la société Mdl qui était là à l’époque, dans le cadre de Sabodala Mining Company, a  effectué des sondages pour essayer toujours de cerner le gisement. De 1987 à 2006-2007 l’exploration est faite dans cette zone sans aucun problème. Ce n’est qu’à partir de 2006-2007 que les problèmes ont commencé avec une certaine forme de résistance des populations due probablement à des manquements de part et d’autres.

Aujourd’hui, puisqu’il est question de poursuivre l’exploration, cette mission est venue recenser tous les sites sacrés au niveau du gisement de Niakafiri, lequel gisement se trouve, il faut le reconnaitre, à proximité du village de Sabodala. « Ailleurs dans le monde des gisements ont été découverts à côté des villages et des campagnes de sensibilisation ont été menées pour trouver des consensus parce que ce qui intéresse aujourd’hui l’Etat du Sénégal ce sont les ressources minières qui sont dans le sous sol, et puisque ce gisement se trouve près du village, il va falloir trouver la meilleure formule pour la poursuite de l’exploration afin de mieux cerner le gisement tout en évitant les sites sacrés identifiés depuis d’ailleurs deux à trois ans parce qu’il faut bien retenir que nous ne sommes pas ici en phase d’exploitation». Lamine Sy et Issa Dabo sont formels. Tous les deux soulignent avec force qu’il n’est pour l’instant pas question de faire mention de délocalisation.

Un problème de confiance

En fait, les manquements auxquels a fait allusion Mr Sy pourraient être compris comme étant les engagements non respectés par la devancière de Teranga Gold, en l’occurrence Mdl. Les populations ont, au terme de la visite, signifié aux autorités qu’elles ne font plus confiance à la compagnie en exploitation sur le site. «La compagnie n’a même pas eu l’amabilité de répondre à nos nombreux courriers de doléances que nous leur avions adressés, et notre intime conviction est que ce sont les responsables du département des relations communautaires qui ne font pas parvenir ces courriers à bon port», a martelé Moussa Cissokho.

Le chef de village mettra en exergue deux faits qui font qu’aujourd’hui, les villageois peinent à accorder quelque confiance que ce soit à la compagnie. Le premier, selon Sara Cissokho est relatif au recasement des populations du hameau de Dambankoto. «C’est seulement six concessions et cela a pris près de trois ans. Combien de temps cela pourrait prendre pour un village comme Sabodala», s’est-il interrogé. Le second fait, le plus pénible selon lui, est inhérent aux expropriations. «Plus d’une trentaine de familles sont privées de leurs moyens traditionnels de subsistance. Elles sont expropriées et la compagnie s’est engagée à aménager des champs à une douzaine de kilomètres du village et de faciliter l’accès au site par l’ouverture d’une piste ».

Le chef de village tout comme les autres délégués des populations au sein de la commission tripartite préciseront que «si ce n’était l’Etat, à travers le commandement territorial et surtout le sous préfet de l’arrondissement de Sabodala, personne n’oserait nous adresser la parole, à plus forte raison nous parler de poursuite de l’exploration», ont-ils fait savoir au gouverneur adjoint en charge des affaires administratives, au préfet de Saraya ainsi qu’au sous préfet de Sabodala et à son adjoint.

Et si l’exploration se poursuivait

«Ceci est une autre étape. Il va falloir cette fois ci concevoir un plan d’action de réinstallation des populations que nous allons discuter avec elles avant qu’aucune action ne soit entreprise», dira le coordonnateur du département des relations communautaires de Sgo. Sur cette question, les villageois sont intraitables. «Notre village a une histoire et les habitants de la contrée ont des us et traditions bien établies que nous ne saurons piétiner pour quelque motif que ce soit», a signifié le chef de village. Sara Cissokho d’ajouter «Si par extraordinaire nous sommes amenés à partir, ce sera où dans cette zone ? Il y a de l’or partout, comment verriez vous que l’on vous déplace et quelque quatre à cinq années plus tard on revienne vous voir pour dire que de l’or est sous vos pieds, il va falloir que vous vous déplaciez à nouveau, qu’allons nous finalement devenir ?».

Dialogue pour une issue heureuse

La coalition nationale des organisations de la société civile sur la gouvernance des ressources minérales est montée sur ses grands chevaux pour se prononcer sur ces nouveaux accords dont il est justement question entre l’Etat du Sénégal et la compagnie Teranga Gold Corporation. Ibrahima Sory Diallo s’est vivement félicité  de la hausse de la redevance ad valorem de 3 à 5% tout comme du début de remboursement d’une partie des dividendes accumulés à la république du Sénégal au titre de sa participation gratuite de 10% au capital, et du fait que les deux parties sont convenues d’un prix et d’une formule pour acquérir la participation optionnelle supplémentaire de la république du Sénégal sur les dépôts non compris dans le permis d’exploitation minière et de traiter ces données dans l’entreprise de Sabodala.  Ces accords, on se le rappelle, selon le ministre en charge de l’énergie et des mines, généreront à l’horizon 2017 quelques 400 millions de dollars de recettes pour l’Etat du Sénégal. Seulement le coordonnateur national de cette coalition a clairement signifié que « deux points de ces accords étaient susceptibles d’être des mobiles sérieux de troubles sérieux même s’il est très clairement établi que force doit rester à la loi». Mr Diallo de citer les points relatifs à l’engagement du Sénégal «à travailler avec la compagnie pour assurer un accès total aux sites d’exploration actuellement occupés par les mineurs artisanaux», mais et surtout «à l’exploration dans le gisement de Niakafiri situé dans le titre minier».

La société civile invitera l’Etat à «mettre à contribution tout acteur pouvant amener les communautés, à travers la mise en œuvre d’un plan stratégique intégré de communication, à comprendre que dans leur intérêt et de celui de l’Etat, le mieux pour elles est de quitter ce site pour un autre que la compagnie aménagera avec toutes les commodités dignes d’un village minier, et selon des normes internationales en la matière, notamment les politiques opérationnelles 4.01, 4.04, 4.11 et 4.12 tout comme la directive opérationnelle 4.2 de la banque mondiale relatives respectivement à l’évaluation environnementale, aux habitats naturels, à la sauvegarde des propriétés culturelles, à la réinstallation involontaire des personnes et aux projets touchant les personnes».

Que faire  exactement?

Face à cette situation, la commission tripartite de concertation, sous la houlette du gouverneur de la région de Kédougou, se réunira à coup sûr pour un examen du rapport de la mission du Vendredi 10 mai dernier. Compte tenu de ce que nous avons vécu ce jour sur le terrain, que les populations et la compagnie n’avaient pas le même entendement de l’objet de cette mission, il est probable que ces deux parties ne puissent s’entendre.

Faut-il que des réserves aurifères, si importantes soit-elles, soient laissées en l’état tout simplement parce que des populations d’un village ne veulent pas que des opérations se fassent sous leurs pieds, ou faut-il en revanche exploiter ces ressources pour le grand bien de la nation toute entière y compris les communautés directement impactées dont il faut rappeler d’ailleurs qu’elle bénéficient d’un programme social minier et bientôt bénéficieront des fonds de péréquation et d’appui aux collectivités locales ?

Des experts bien au fait de la situation indiqueront que Sabodala ne doit guère constituer une exception à la règle. Des villages entiers ont été délocalisés dans le cadre de plusieurs autres projets dont celui des Industries Chimiques du Sénégal ou de l’extension du Parc National du Niokolo Koba. D’aucuns pointeront tout même un doigt accusateur sur la puissance publique qui aurait véritablement pêché sur le plan de la communication. «Si dès la signature des contrats en 2005, les populations étaient suffisamment imprégnées des tenants et aboutissants de ces projets, peut être qu’aujourd’hui il n’y aurait pas toutes ces incompréhensions. L’Etat a récidivé en paraphant de nouveaux accords avec Teranga Gold Corporation sans au préalable en discuter avec les communautés même s’il est connu que ce sont de ressources nationales dont il est question, il était quand même bon de les associer au processus surtout que le pays est maintenant engagé dans une dynamique de transparence et de redevabilité dans le domaine des industries extractives».